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es commémorations, Marek Edelman se les mijote à sa manière, en privé, loin du ramdam officiel. Chaque 19 avril depuis 1945, à midi, il arpente à pied les mêmes rues de Varsovie en direction de l'ancien ghetto juif. Chaque année, d'un pas de plus en plus fragile, il se recueille quelques minutes, en silence, devant les monuments à la mémoire des combattants du ghetto. Toujours le même circuit, en trois quarts d'heure. Son fils l'accompagne parfois. Ou sa fille, ou des amis. Au fil des années, le rituel a pris de l'importance, la foule des accompagnateurs a grossi. Une fois, le pape Jean Paul II s'est montré à ses côtés. Une autre, le vice-président américain Al Gore. Toujours au son des chants yiddish et de l'hymne du Bund, ce mouvement socialiste juif né à la fin du XIXe siècle. Il a tout juste daigné recevoir des mains de Bernard Kouchner, le même jour et dans la même ville, les insignes de commandeur de la Légion d'honneur. Le ministre français des affaires étrangères a rendu un long hommage à ce vieil homme au caractère de cochon et aux héroïsmes multiples : à ce grand combattant, grand médecin, dissident de la Pologne communiste, engagé pour l'intervention occidentale en Bosnie et au Kosovo.
Quel âge a le dernier commandant en vie de la révolte du ghetto ? Lui-même ne le sait pas. Ses parents meurent quand il est enfant. La guerre fait disparaître les papiers officiels. Par commodité, on le dit né le 1er janvier 1919, mais les livres indiquent parfois 1920 ou 1922. Au plus, il devrait avoir 89 ans. Le lieu de naissance est plus sûr : Gomel, en Biélorussie. Il est élevé à Varsovie par des amis de ses parents. Mauvais élève, "juif non religieux dans un paysage antijuif". Très politisé et adepte des bagarres de rue contre les groupes fascistes.
La résistance prend forme. L'Organisation juive de combat est créée. Le temps n'est plus aux clivages politiques : le commandant, Mordechaï Anielewicz, est un sioniste de gauche de la Jeune garde. Le commandant en second est un bundiste : Marek Edelman. Ils sont 220, avec quelques dizaines de pistolets en mauvais état, des cocktails Molotov, des grenades, des fusils, une mitraillette. Mais le 19 avril 1943, quand 2 000 à 3 000 Waffen SS pénètrent dans le ghetto, ils rencontrent une armée de diables. Il leur faudra trois semaines et des renforts pour en venir à bout, en mettant le feu au ghetto. Environ 40 combattants échappent à la mort. Marek est parmi eux. Il se souvient de leur sortie par une bouche d'égout, sales et hagards au milieu des passants, à l'aube.
La femme qu'il rencontre au sortir de la guerre, Alina Margolis, élevée dans la tradition bundiste, est sur la même ligne. Ils restent en Pologne, malgré les pogroms de 1946, malgré l'ouverture des frontières en octobre 1956. Seul le violent regain d'antisémitisme qui secoue le pays à la fin des années 1960 fait vaciller leurs principes.
La famille est déchirée. Alina veut protéger ses enfants, Aleksander (né en 1953) et Ania (1958). Marek ne veut pas quitter la Pologne. Un matin, ils retrouvent les murs de la maison couverts d'inscriptions antisémites. Ania revient de l'école en demandant à ne plus s'appeler Edelman. "C'étaient des discussions sans fin", se rappelle Aleksander. En 1971, Alina part s'installer en France avec les deux enfants. Têtu, Marek reste.
Trente-sept ans plus tard, Aleksander est directeur de recherche au CNRS (hôpital Necker), Ania cadre chez EDF. Alina, pédiatre renommée et cofondatrice de Médecins du monde, vient de mourir à Paris. Marek vit toujours à Lodz. Jusqu'en décembre 2007, il allait tous les matins travailler à l'hôpital. Il vient seulement de prendre, à presque 90 ans, "un congé de six mois". Dans sa maison, les murs sont couverts de photos et de tableaux qui évoquent la guerre et la souffrance. Parmi les photos, il y a celles de Jacek Korun ou Bronislaw Geremek, héros de la Pologne démocratique.
Marek Edelman n'a jamais reçu de décoration en Israël. En Pologne, en 1988, il a été fait chevalier de l'ordre de l'Aigle blanc, la plus haute distinction du pays. En 2003, ses copains de jeunesse, les cinq seuls autres survivants de l'insurrection du ghetto, ont été à leur tour décorés à Varsovie, en grande pompe. Cinq résistants juifs, dont quatre vivent pourtant en Israël, et qui n'en reviennent toujours pas d'avoir reçu en Pologne, au pays du ghetto et des pogroms, ce qu'aucun président de l'Etat juif ne leur a jamais donné.